{"id":1424,"date":"2025-05-23T10:41:28","date_gmt":"2025-05-23T08:41:28","guid":{"rendered":"http:\/\/www.institut-liebman.be\/?p=1424"},"modified":"2025-05-23T10:52:37","modified_gmt":"2025-05-23T08:52:37","slug":"hommage-a-pierre-rolle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.institut-liebman.be\/index.php\/2025\/05\/23\/hommage-a-pierre-rolle\/","title":{"rendered":"Hommage \u00e0 Pierre Rolle"},"content":{"rendered":"\n<p>Les discussions passionn\u00e9es de Pierre Rolle avec Marcel Liebman sur le r\u00e9gime gaulliste en France, la d\u00e9colonisation, le marxisme ou la Palestine \u00e9taient des moments pr\u00e9cieux. Pierre Rolle fut, notamment avec Ralph Miliband et Maxime Rodinson, conf\u00e9rencier lors du colloque organis\u00e9 pour rendre hommage \u00e0 Marcel Liebman d\u00e9c\u00e9d\u00e9 pr\u00e9matur\u00e9ment en 1986. Au cours de ce colloque nous avions d\u00e9cid\u00e9 de cr\u00e9er une Fondation, \u00e0 pr\u00e9sent Institut Marcel Liebman. Pierre Rolle y a occup\u00e9 ensuite la Chaire Marcel Liebman pour l\u2019ann\u00e9e acad\u00e9mique 1994-95. Ses le\u00e7ons ont donn\u00e9 lieu \u00e0 la publication du livre <em>Travail et salariat. O\u00f9 va la classe ouvri\u00e8re  ? <\/em> (Editions Page2, 1996).<\/p>\n\n\n\n<p><br>Pour rendre hommage \u00e0 Pierre Rolle mort ce 13 avril \u00e0 Paris, nous vous proposons ce texte qui rend compte de son itin\u00e9raire intellectuel. <\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Pierre Rolle<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Article provenant du site A l&rsquo;encontre : <a href=\"https:\/\/alencontre.org\/societe\/livres\/pierre-rolle.html\">https:\/\/alencontre.org\/societe\/livres\/pierre-rolle.html<\/a><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft is-resized\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/alencontre.org\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Capture-decran-2025-05-19-a-13.21.43.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-81042\" style=\"width:483px;height:auto\"\/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><strong>Par Mateo Alaluf<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Pierre Rolle, directeur de recherche au CNRS, est mort \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 93 ans, renvers\u00e9 par une voiture, le 13&nbsp;avril 2025 \u00e0 Paris. Issu d\u2019une famille ouvri\u00e8re, apr\u00e8s des \u00e9tudes de philosophie et de psychologie \u00e0 la Sorbonne, il a dirig\u00e9 la revue&nbsp;<em>Epist\u00e9mologie sociologique&nbsp;<\/em>et a \u00e9t\u00e9 membre de la r\u00e9daction de&nbsp;<em>L\u2019Homme et la Soci\u00e9t\u00e9<\/em>. Aux c\u00f4t\u00e9s de Pierre Naville, il aura \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019origine d\u2019une tradition h\u00e9t\u00e9rodoxe en sociologie du travail.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est dans sa rencontre avec Pierre Naville en 1956, et \u00e0 travers lui, dans la psychologie du comportement de Watson et de l\u2019enqu\u00eate sur l\u2019automation que s\u2019\u00e9labore la pens\u00e9e sociologique de Pierre Rolle. Embauch\u00e9 par Naville comme attach\u00e9 de recherche au CNRS, il collabore au <em>Trait\u00e9 de sociologie du travail <\/em> de Georges Friedmann et Pierre Naville (1962), dont il cor\u00e9dige (avec Naville) le chapitre \u00ab&nbsp;L\u2019\u00e9volution technique et ses incidences sociales&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><strong>L\u2019automation<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p>Pierre Rolle ne s\u2019est donc pas familiaris\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tude du travail par l\u2019observation des \u00ab&nbsp;industries de forme&nbsp;\u00bb, celles o\u00f9 les ouvriers par leur intervention transforment la mati\u00e8re et la plient aux besoins humains (la m\u00e9tallurgie, la m\u00e9canique, l\u2019automobile) mais par l\u2019automation. La conception du travail qu\u2019il se fait, diff\u00e8re de celle de son \u00e9poque marqu\u00e9e par les \u00e9tapes de la d\u00e9composition du travail artisanal par l\u2019organisation industrielle et de sa recomposition escompt\u00e9e ensuite par l\u2019automation. Dans cette repr\u00e9sentation dominante de l\u2019\u00e9volution du travail, l\u2019ouvrier reste un artisan mais un artisan d\u00e9poss\u00e9d\u00e9. En cons\u00e9quence toute r\u00e9forme visant \u00e0 am\u00e9liorer le travail tentera de retrouver cette harmonie perdue. Selon cette th\u00e8se dominante, les machines, en d\u00e9naturant et en se substituant aux op\u00e9rateurs humains, rendent les travailleurs ali\u00e9n\u00e9s et \u00e9trangers \u00e0 eux-m\u00eames. Per\u00e7u comme aboutissement de cette \u00e9volution, l\u2019automatisme, para\u00eet alors pr\u00e9figurer l\u2019usine sans ouvrier et conduira jusqu\u2019\u00e0 la chim\u00e8re du \u00ab&nbsp;grand remplacement technologique&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft is-resized\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/alencontre.org\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/PRolleSalariat.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-81045\" style=\"width:263px;height:auto\"\/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Les \u00e9tudes sur l\u2019automation initi\u00e9es par Pierre Naville, au lieu de d\u00e9plorer la fin de l\u2019artisanat sous l\u2019effet du machinisme, focalisaient l\u2019attention sur la rupture entre les rythmes humains et ceux des machines et sur la disjonction des op\u00e9rations effectu\u00e9es par les machines d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et par les ouvriers de l\u2019autre. A y regarder de plus pr\u00e8s, nous dit Pierre Rolle, l\u2019automation ne consiste pas \u00e0 recomposer les gestes de l\u2019ouvrier, mais \u00e0 trouver des voies nouvelles qui ne se confondent pas avec des op\u00e9rations humaines recombin\u00e9es. L\u2019architecture d\u2019un tel processus ne peut \u00eatre d\u00e9crite comme la reproduction ou la d\u00e9formation d\u2019interventions humaines. L\u2019automatisme ne d\u00e9sarme pas le salari\u00e9 mais celui-ci agit diff\u00e9remment sans alt\u00e9rer pour autant sa capacit\u00e9 de contestation.<\/p>\n\n\n\n<p>Sous le prisme de l\u2019automation, la perception du travail et son \u00e9volution se trouvent en d\u00e9calage de la repr\u00e9sentation majoritaire de la discipline. Le travail s\u2019appr\u00e9hende moins par les op\u00e9rations qui visent \u00e0 transformer des mati\u00e8res que par la surveillance des flux et r\u00e9glages destin\u00e9s \u00e0 pallier des d\u00e9sajustements susceptibles de g\u00e9n\u00e9rer des perturbations. Cette perception du travail sous l\u2019angle du \u00ab&nbsp;process&nbsp;\u00bb ou de la \u00ab&nbsp;chimisation&nbsp;\u00bb nuance la vision \u00ab&nbsp;fordiste&nbsp;\u00bb dominante. Si bien que Pierre Rolle s\u2019engage dans un sentier de traverse dans la discipline<strong>[1]<\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><strong>La psychologie du comportement<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p>Dans la psychologie du comportement de Watson, consid\u00e9r\u00e9e comme d\u00e9terministe et m\u00e9caniste et d\u00e9nigr\u00e9e par les psychologues, Pierre Rolle trouve les fondements d\u2019une psychologie scientifique. Le couple stimulus r\u00e9ponse, qui forme le noyau des exp\u00e9riences de Watson, exclut l\u2019inn\u00e9 de son champ et reconna\u00eet tous les comportements comme appris. Cette psychologie substitue l\u2019analyse du comportement \u00e0 l\u2019inventaire des faits de conscience. Au-del\u00e0 des r\u00e9flexes conditionn\u00e9s et des doctrines d\u2019apprentissage du \u00ab&nbsp;premier behaviourisme&nbsp;\u00bb, \u00e0 la suite de Naville, Pierre Rolle retient les n\u0153uds de relations entre personnes et les \u00e9quilibres momentan\u00e9s qui en d\u00e9coulent et y d\u00e9couvre une th\u00e9orie des relations.<\/p>\n\n\n\n<p>Au contact de Pierre Naville, Pierre Rolle pratiquera une autre psychologie et une sociologie diff\u00e9rente. Dans cette perspective, ce ne sont pas les qualit\u00e9s intrins\u00e8ques suppos\u00e9es du travail mais des rapports (de travail et hors travail) qui d\u00e9finissent le travailleur. Cette sociologie sera une science des relations qui ne r\u00e9duit pas les rapports sociaux aux seuls termes qui en sont les p\u00f4les. Les rapports singuliers, les interactions proc\u00e8dent d\u2019autres interactions, d\u2019autres rapports plus g\u00e9n\u00e9raux<strong>[2]<\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<p>En cons\u00e9quence, la compr\u00e9hension du salariat ne peut faire l\u2019impasse des transformations que lui fait subir, non seulement l\u2019\u00e9tat capitaliste mais tout autant l\u2019\u00c9tat sovi\u00e9tique. Pierre Rolle s\u2019inscrit en faux contre la vision dualiste de la guerre froide o\u00f9 la critique d\u2019un camp l\u00e9gitime l\u2019autre. Les deux camps constituent des parties d\u2019un m\u00eame ensemble plus vaste qui doit faire l\u2019objet de l\u2019analyse critique. L\u2019\u00e9tatisation de l\u2019\u00e9conomie, nous dit Pierre Rolle, \u00ab&nbsp;ne cr\u00e9e pas en tant que telle, des figures nouvelles du travail et d\u2019\u00e9change&nbsp;\u00bb. L\u2019\u00c9tat sovi\u00e9tique pr\u00e9sentait suivant son analyse une vari\u00e9t\u00e9 \u00ab&nbsp;dissonante&nbsp;\u00bb de soci\u00e9t\u00e9 salariale<strong>[3]<\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><strong>De l\u2019URSS \u00e0 la Russie<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p>Depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 60, Pierre Rolle partageait avec Pierre Naville l\u2019id\u00e9e selon laquelle la compr\u00e9hension des soci\u00e9t\u00e9s industrielles d\u2019Occident et de celles dites socialistes \u00e0 l\u2019Est \u00e9tait ins\u00e9parable. Proche de \u00ab&nbsp;Socialisme ou Barbarie&nbsp;\u00bb (groupe qui comptait parmi ses membres Cornelius Castoriadis, Jean-Fran\u00e7ois Lyotard et Claude Lefort), Pierre Rolle n\u2019opposait pas les mondes communiste et capitaliste dans une dichotomie admise&nbsp;: \u00ab&nbsp;l\u2019avenir, \u00e9crivait-il, est sans doute aussi subversif pour les socialismes \u00e9tatiques que pour le capitalisme&nbsp;\u00bb<strong>[4]<\/strong>.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft is-resized\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/alencontre.org\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/PRolleURSSRussie.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-81044\" style=\"width:232px;height:auto\"\/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Son hypoth\u00e8se&nbsp;: derri\u00e8re le monde bipolaire se cache un entrem\u00ealement de structures capitalistes et socialistes inachev\u00e9es, un univers instable, des nations fragiles en proie \u00e0 des contradictions. Indiff\u00e9rent \u00e0 l\u2019air du temps, apr\u00e8s l\u2019effondrement du \u00ab&nbsp;camp dit socialiste&nbsp;\u00bb, Pierre Rolle creuse son hypoth\u00e8se d\u2019un monde entrem\u00eal\u00e9. Dans son livre&nbsp;<em>Le travail dans les r\u00e9volutions russes. De l\u2019URSS \u00e0 la Russie<\/em>&nbsp;(1998), pour comprendre les \u00ab&nbsp;mouvements du monde&nbsp;\u00bb il interroge la nature du r\u00e9gime ancien qui se disait communiste, dont il avait observ\u00e9 les restes lors de ses s\u00e9jours \u00e0 Rostov sur le Don et tentait de comprendre la Russie qui se faisait et se d\u00e9faisait alors sous ses yeux.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est en sociologue du travail que Pierre Rolle a men\u00e9 son enqu\u00eate dans \u00ab&nbsp;le fond obscur des ateliers&nbsp;\u00bb de Rostov. Il rep\u00e8re ainsi derri\u00e8re l\u2019\u00e9conomie administr\u00e9e, une \u00e9conomie de march\u00e9, certes diff\u00e9rente de la n\u00f4tre, mais de march\u00e9 quand m\u00eame. La transition dont il est question ne sera plus seulement du plan au march\u00e9 mais le passage d\u2019un m\u00e9canisme productif qui s\u2019est constitu\u00e9 dans l\u2019isolement et qui doit s\u2019ins\u00e9rer dans un univers constitu\u00e9 sans la Russie. Il d\u00e9crit ainsi l\u2019apparition d\u2019une forme de direction politique qui \u00ab&nbsp;pr\u00e9servera les \u00e9lites en perp\u00e9tuant l\u2019ordre d\u2019ensemble de la soci\u00e9t\u00e9 Russe&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><strong>Sociologie et socialisme<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p>Selon Pierre Rolle, le socialisme est n\u00e9 en m\u00eame temps que la sociologie et bien des auteurs les confondent. Alors que le sociologue constate les d\u00e9g\u00e2ts et d\u00e9sordres caus\u00e9s par le surgissement du capitalisme naissant, le socialiste veut se saisir des nouvelles virtualit\u00e9s scientifiques et techniques pour ma\u00eetriser la machinerie productive dans un nouvel arrangement au service d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 garantissant l\u2019\u00e9galit\u00e9 et l\u2019autonomie des citoyens<strong>[5]<\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<p>Les sociologues situent implicitement leur objet d\u2019\u00e9tude dans une soci\u00e9t\u00e9 mal pr\u00e9cis\u00e9e qui se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre en r\u00e9alit\u00e9 un \u00e9tat nation. Or, soutient Pierre Rolle, nation et soci\u00e9t\u00e9 ne se confondent pas. La soci\u00e9t\u00e9 \u00e9tudi\u00e9e par la sociologie n\u2019est en fait que la d\u00e9finition qu\u2019en donne l\u2019\u00e9tat et est fa\u00e7onn\u00e9e par ses cat\u00e9gories administratives, sociologie du travail, urbaine, rurale, de la sant\u00e9\u2026, comme autant de minist\u00e8res. Ce proc\u00e9d\u00e9 \u00e9limine de son champ la politique et brouille l\u2019asservissement des mouvements du collectif \u00e0 la production de plus-value.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette sociologie devient une source de connaissance utile, une technique utilisable d\u00e9di\u00e9e aux pouvoirs en place, ce qui en limite la port\u00e9e. Les nations sont model\u00e9es par les configurations internationales dans lesquelles elles sont engag\u00e9es et participent d\u2019un syst\u00e8me commun qui les surmonte. S\u2019il existe une soci\u00e9t\u00e9, nous dit Pierre Rolle, elle est forc\u00e9ment mondiale et \u00ab&nbsp;dans chaque nation se construit un \u00e9chantillon r\u00e9duit du syst\u00e8me de production plan\u00e9taire&nbsp;\u00bb. Puissance et impuissance caract\u00e9risent ainsi ensemble l\u2019\u00e9tat oblig\u00e9 de se plier \u00e0 l\u2019ordre plan\u00e9taire.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><strong>Une sociologie du mouvement<\/strong><\/h4>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"683\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.institut-liebman.be\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/une-sociologie-du-mouvement-683x1024-1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1426\" style=\"width:388px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/www.institut-liebman.be\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/une-sociologie-du-mouvement-683x1024-1.jpg 683w, https:\/\/www.institut-liebman.be\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/une-sociologie-du-mouvement-683x1024-1-200x300.jpg 200w\" sizes=\"auto, (max-width: 683px) 100vw, 683px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Dans son dernier livre Pierre Rolle consid\u00e8re le mouvement comme \u00ab&nbsp;le fait premier de l\u2019analyse sociologique&nbsp;\u00bb<strong>[6]<\/strong>. Puisqu\u2019il est dans tous les \u00e9changes, le mouvement ne peut \u00eatre localis\u00e9 dans une exp\u00e9rience imm\u00e9diate. On ne peut saisir un mouvement en acte qu\u2019en lui supposant une finalit\u00e9 dont on ne peut savoir d\u2019avance l\u2019agencement social.<\/p>\n\n\n\n<p>Pierre Rolle voit dans la fin du salariat le mouvement qui entra\u00eene la soci\u00e9t\u00e9 tout enti\u00e8re. Le salariat a \u00e9t\u00e9 con\u00e7u par l\u2019\u00e9tat comme forme d\u2019organisation de la soci\u00e9t\u00e9. Les rapports marchands et mon\u00e9taires sont le cadre o\u00f9 se d\u00e9veloppe le salariat. Celui-ci ne dispara\u00eetra cependant pas par une d\u00e9cision d\u2019\u00e9tat. Suppos\u00e9 disparu, le salariat avait pourtant subsist\u00e9 dans le socialisme d\u2019\u00e9tat. Peut-on contrarier cette \u00e9volution par la planification<strong>[7]<\/strong>&nbsp;? Le salaire social, \u00e0 savoir la mutualisation des richesses priv\u00e9es pour les investir dans des biens et services collectifs gratuits, peut-il pr\u00e9figurer une organisation sociale alternative&nbsp;? Ce sont l\u00e0 autant de questions qui traversent ce livre.<\/p>\n\n\n\n<p>Le salariat conna\u00eet une expansion dans la plan\u00e8te enti\u00e8re. Les salari\u00e9s ne r\u00e9clament pas son abolition, mais une part croissante des salaires dans le revenu social (= plus d\u2019emplois et plus de salaire). Pourtant, la part d\u00e9clinante de la fraction affect\u00e9e \u00e0 la r\u00e9tribution personnelle dans le salaire social, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019usage gratuit des biens et services publics, annonce une \u00ab&nbsp;dissolution du salariat&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Comment comprendre cette concomitance entre expansion et dissolution du salariat&nbsp;? Les proc\u00e9dures du salaire social (s\u00e9curit\u00e9 sociale et services publics) sont \u00e9quivoques puisqu\u2019elles organisent tout \u00e0 la fois une main-d\u2019\u0153uvre disciplin\u00e9e pour les investisseurs et, par la mutualisation, le principe communiste \u00ab&nbsp;de chacun selon ses moyens, \u00e0 chacun selon ses besoins&nbsp;\u00bb. En d\u2019autres mots, un mouvement qui entra\u00eene la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 travers de multiples d\u00e9tours et conduit de la subordination du travailleur \u00e0 la dissolution du salariat.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><strong>Un itin\u00e9raire singulier<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p>Pierre Rolle a \u00e9t\u00e9 socialis\u00e9 \u00e0 la politique par son milieu familial et les r\u00e9seaux ouvriers de son quartier \u00e0 Drancy. Il s\u2019est cependant toujours tenu \u00e0 distance du PCF et a privil\u00e9gi\u00e9 les mouvements et collectifs militants aux structures rigides des partis. Il s\u2019est activement engag\u00e9 en politique dans la lutte contre la guerre d\u2019Alg\u00e9rie. Il a particip\u00e9 au mouvement de Mai 1968. A l\u2019universit\u00e9, pendant ses \u00e9tudes, il s\u2019\u00e9tait li\u00e9 d\u2019amiti\u00e9 avec des \u00e9tudiants libanais, iraniens, irakiens, syriens, \u00e9gyptiens,\u2026 et s\u2019int\u00e9ressait de pr\u00e8s \u00e0 cette partie de la M\u00e9diterran\u00e9e arabe morcel\u00e9e par les puissances coloniales. Apr\u00e8s la guerre dite \u00ab&nbsp;des six jours&nbsp;\u00bb, il participe \u00e0 la cr\u00e9ation de l\u2019association \u00ab&nbsp;Juin 67&nbsp;\u00bb pour protester contre la guerre men\u00e9e par Isra\u00ebl et la colonisation du territoire palestinien. Depuis cette \u00e9poque, notamment avec son ami Ilan Hal\u00e9vy<strong>[8]<\/strong>, il s\u2019investira aux c\u00f4t\u00e9s de la r\u00e9sistance palestinienne. Il faudra se battre, disait Pierre Rolle encore ces derniers jours, pour que les immigrants soient mieux re\u00e7us en France et pour que la v\u00e9rit\u00e9 soit dite \u00e0 propos de la Palestine. Il \u00e9tait en m\u00eame temps afflig\u00e9 par le peu d\u2019impact des mouvements de protestation et l\u2019impunit\u00e9 dont b\u00e9n\u00e9ficiait le gouvernement isra\u00e9lien.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout en s\u2019inscrivant dans la perspective de Naville, Pierre Rolle a d\u00e9velopp\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t une ligne de recherche personnelle. Recrut\u00e9 sans th\u00e8se, comme il \u00e9tait fr\u00e9quent \u00e0 l\u2019\u00e9poque au CNRS pour accueillir des chercheurs qui n\u2019avaient pas le profil acad\u00e9mique requis mais un projet novateur, il avait refus\u00e9 par apr\u00e8s de faire une th\u00e8se ou, comme on le lui avait sugg\u00e9r\u00e9, de transformer un livre en th\u00e8se. Il s\u2019agissait pour lui de d\u00e9fendre cette sp\u00e9cificit\u00e9 du CNRS qui autorisait des non-universitaires, des \u00e9trangers opposants ou chass\u00e9s de leur pays par la guerre d\u2019acc\u00e9der \u00e0 la recherche, de progresser dans une discipline et de mener des \u00e9tudes novatrices. Aussi bien au Centre d\u2019\u00e9tudes Sociologiques (CES) qu\u2019au LADYSS (Laboratoire Dynamiques sociales et recomposition des espaces) \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Paris X Nanterre, ensuite, Pierre Rolle participe \u00e0 des enseignements et demeure quelque peu en marge avec des interrogations qui lui sont propres.<\/p>\n\n\n\n<p>Lire Pierre Rolle est une aventure aussi personnelle qu\u2019exigeante. Son \u00e9criture est claire, cr\u00e9ative, parsem\u00e9e d\u2019intuitions f\u00e9condes, toujours stimulante, inhabituelle dans sa forme, elle est aussi d\u00e9routante. Son premier livre important, intitul\u00e9 <em>Introduction \u00e0 la sociologie du travail<\/em>, publi\u00e9 chez Larousse en 1971, loin du manuel standard pour sociologue d\u00e9butant que semble sugg\u00e9rer le titre, entra\u00eene le lecteur dans un questionnement qui renouvelle toute la sociologie du travail. Il ouvre la discipline \u00e0 des \u00e9nonc\u00e9s neufs et f\u00e9conds, diff\u00e9rents de ceux qui s\u2019imposaient auparavant. Pierre Rolle a construit une pens\u00e9e originale en lisi\u00e8re des traditions acad\u00e9miques. Sans jamais m\u00e9langer son engagement militant et son travail professionnel, guid\u00e9 par son ambition \u00e0 anticiper le social, le syst\u00e8me de pens\u00e9e de Pierre Rolle est \u00e9minemment politique.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Mateo Alaluf,<\/strong>&nbsp;professeur \u00e9m\u00e9rite de sociologie de l\u2019Universit\u00e9 libre de Bruxelles, auteur de l\u2019ouvrage&nbsp;<em>Le socialisme malade de la social-d\u00e9mocratie<\/em>, \u00e9ditions Syllepse et Page deux, mars&nbsp;2021. Un des animateurs de l\u2019Institut Marcel Liebman.<\/p>\n\n\n\n<p>_________<\/p>\n\n\n\n<p><strong>[1]<\/strong>&nbsp;Pierre Rolle,&nbsp;<em>Travail et salariat. Bilan de sociologie du travail,<\/em>&nbsp;Presses Universitaires de Grenoble, 1988.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>[2]<\/strong>&nbsp;Pierre Rolle,&nbsp;<em>Introduction \u00e0 la sociologie du travail,<\/em>&nbsp;Larousse, Paris, 1971.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>[3]<\/strong>&nbsp;Pierre Rolle,<em>&nbsp;Le travail dans les r\u00e9volutions russes. De l\u2019URSS \u00e0 la Russie, le travail au centre des changements,<\/em>&nbsp;Editions Page 2, Lausanne, 1998.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>[4]<\/strong>&nbsp;Pierre Rolle, L<em>e socialisme est-il un comme le capitalisme ou multiple comme les peuples (hypoth\u00e8se),<\/em>&nbsp;Groupe de recherches sociologiques, Universit\u00e9 de Paris X Nanterre, 1978.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>[5]<\/strong>&nbsp;Pierre Rolle,&nbsp;<em>O\u00f9 va le salariat ?,<\/em>&nbsp;Editions Page2, Lausanne, 1996.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>[6]<\/strong>&nbsp;Pierre Rolle, P<em>our une sociologie du mouvement,<\/em>&nbsp;Page2 et Syllepse, Paris, 2022.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>[7]<\/strong>&nbsp;Pierre Naville,&nbsp;<em>La passion de l\u2019avenir. Le dernier cahier (1988-1993),<\/em>&nbsp;Ed. M. Nadeau, 2010, p137, le notait&nbsp;: \u00ab&nbsp;la planification est aussi n\u00e9cessaire pour le march\u00e9 que le march\u00e9 pour la planification&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>[8]<\/strong>&nbsp;Ilan Hal\u00e9vy (1943-2013), journaliste, \u00e9crivain et homme politique, n\u00e9 en France, d\u2019origine juive, avait pris la nationalit\u00e9 palestinienne, ralli\u00e9 le Fatah et avait \u00e9t\u00e9 ministre d\u2019Arafat.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les discussions passionn\u00e9es de Pierre Rolle avec Marcel Liebman sur le r\u00e9gime gaulliste en France, la d\u00e9colonisation, le marxisme ou la Palestine \u00e9taient des moments pr\u00e9cieux. Pierre Rolle fut, notamment avec Ralph Miliband et Maxime Rodinson, conf\u00e9rencier lors du colloque organis\u00e9 pour rendre hommage \u00e0 Marcel Liebman d\u00e9c\u00e9d\u00e9 pr\u00e9matur\u00e9ment en 1986. Au cours de ce colloque nous avions d\u00e9cid\u00e9 de cr\u00e9er une Fondation, \u00e0 pr\u00e9sent Institut Marcel Liebman. 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